Superbe portrait de G. Sinoué par Elodie Laborie dans Al Ahram Hebdo,

Visages

Gilbert Sinoué, né Gilbert Cassab, a quitté l’Egypte à l’âge de 18 ans. Auteur-compositeur dans le Paris des années yéyé, chanteur, puis écrivain, il présente cette semaine au Caire son dernier succès, Inch’Allah, une fresque historique émouvante sur le Moyen-Orient.

Le Caire dans le cœur

Gilbert sinoué, fraîchement débarqué de l’automne parisien en compagnie de son fils, lance un regard nostalgique sur les bâtiments de l’hôtel Marriott de Zamalek. Echos du passé : à la fin du dix-neuvième siècle, le khédive Ismaïl, tombé en amour pour l’impératrice Eugénie, fit construire le superbe palais Loutfallah sur l’île de Guézira, à l’occasion de sa venue pour l’inauguration du Canal de Suez. C’est dans ces murs que, bien plus tard, Gilbert Sinoué passera les meilleures heures de son adolescence, en compagnie de ses amis Robert et Jean-Pierre Sursock. Le palais du khédive, résidence de cette grande famille de chrétiens du Levant, fut confisqué en 1963, avant de devenir le palace que l’on connaît aujourd’hui. « Les jardins étaient beaucoup plus grands à l’époque. Je me souviens du magnifique bassin aux poissons près de l’entrée. Seul le bâtiment central existait. Il y avait trois étages, une vingtaine de chambres. C’était digne des mille et une nuits », se souvient-il.

Gilbert Cassab est né au Caire en 1947. Sa famille réside alors au 14 rue Emadeddine, dans le centre-ville. De son grand-père, Joseph bey, il a retenu les petits déjeuners gargantuesques, le tarbouche, le trictrac et la lecture passionnée des aventures de Don Quichotte. Son père, Maurice Cassab, est le propriétaire du Scarabée, le club le plus couru de la capitale. De nombreuses têtes couronnées, et particulièrement le roi Farouq, se mêlent à l’Egypte mondaine, cosmopolite et polyglotte, qui draine dans son sillage la jet-set moyen-orientale et européenne. « Ici, le tarbouche côtoie le képi, le cigare churchillien rivalise avec le fume-cigarette Dunhill. L’air est saturé de Chanel et de Shalimar. Les femmes n’ont jamais été aussi belles, et jamais l’insouciance plus marquée », écrit Gilbert Sinoué, évoquant ses jeunes années au fil des pages de son ouvrage Le colonel et l’enfant-roi. « Maurice est là. C’est mon père. Seul maître à bord. Comme chaque soir, il accueille son monde. Le geste est élégant. Le sourire lumineux. Le Scarabée, c’est lui. Sa création. Mon père … Je n’ai guère plus d’un an en ce mois de mai 1948, mais je pense que je l’idolâtre déjà ». Le Scarabée, symbole du faste d’un autre temps, est saisi à l’époque nassérienne. Assigné à résidence, Maurice Cassab doit supporter la surveillance d’un soldat, à domicile.

Cependant, le petit Gilbert entame sa scolarité au collège de la Sainte-Famille : l’institution fondée par les Jésuites compte parmi ses élèves la plupart des garçons de la bonne société cairote. Chrétiens, juifs, musulmans étudient sur les mêmes bancs, des petites classes jusqu’au baccalauréat. L’enseignement est classique et trilingue : sept jours de cours par semaine, une demi-journée de liberté le mercredi après-midi. Une présence exigée de 7h30 du matin à 18h30. Une discipline de fer et des surveillants, aspirants Jésuites, qui terrorisent les élèves. « Le sol de notre salle d’études était recouvert d’une sorte de goudron noir, il y avait des barreaux aux fenêtres », raconte André Azzam, ami d’enfance de Gilbert, aujourd’hui lecteur et correcteur des publications de l’Institut Français d’Archéologie Orientale (IFAO) du Caire. « L’estrade du surveillant nous dominait d’un bon mètre, ce qui lui permettait d’englober la salle d’un seul coup d’œil. Nous étions quatre classes de garçons réunies lors de l’étude. Personne ne bougeait. On entendait le vacarme des trains à vapeur qui passaient sous les fenêtres ».

1957. Gilbert a dix ans. Les murs de la salle d’études tremblent. Les élèves découvrent, éberlués, la gigantesque statue de Ramsès II en train de s’élever sur la place de la gare. Le Réveil de l’Egypte de Mahmoud Mokhtar, qui s’y dressait encore la veille, a été déplacé près de l’université située à Guiza, où il domine toujours le flot ininterrompu des voitures. Objet des sarcasmes des élèves durant de nombreuses années, la statue pharaonique de Ramsès avait été affublée d’une fontaine qui arrosait toute la place … « Nous devions être disciplinés, mais nous avions des moments de respiration, comme tous les enfants. Les Jésuites avaient des colonies de vacances au bord de la mer, ils nous faisaient visiter l’Egypte. A cette époque, vivre au Caire, c’était vivre à des années-lumière de la Haute-Egypte : on nous offrait une vraie découverte de notre pays », se rappelle André Azzam.

De son côté, le père de Gilbert continue de mener de longues tractations avec les autorités. En 1960, il parvient à obtenir la concession d’un ancien navire royal, le Qassed Kheir. « Après les cours, nous étions souvent invités à monter sur le bateau, qui était dans la journée un salon de thé. Nous allions écouter les artistes qui s’y produisaient. Le père de Gilbert, c’était le Bruno Coquatrix égyptien », note André Azzam. Le Qassed Kheir, grand navire blanc frappé des armes royales de Fouad, est amarré face à la tour du Caire ou près de l’actuel hôtel Sémiramis. Maurice Cassab, jamais à court d’idées neuves, a de grands projets pour lui : les premières croisières touristiques sur le Nil, direction Louqsor. A son bord, Gilbert Sinoué découvre Charles Aznavour et Jacques Brel : « J’étais hypnotisé, voire envoûté. Je veux être Chateaubriand ou rien, clamait Victor Hugo. Moi, c’était Brel ». Un rêve prémonitoire ? Gilbert est encore à mille lieux de se douter qu’il se produira un jour, comme Brel, sur les scènes de la capitale française.

1965. Alors que les grandes fortunes ont quitté l’Egypte et que l’industrie du tourisme en est encore à ses balbutiements, Maurice Cassab doit se rendre à l’évidence : le Qassed Kheir a englouti ses économies. « Quelques enseignes hôtelières de luxe existaient seulement au début des années 1960 au Caire. Le pays était plongé dans la détresse économique. Mon père a cru pouvoir refaire sa vie au Liban. Mais à 60 ans passés, il était trop tard », regrette Gilbert Sinoué.

Le 23 novembre, le SS Esperia de la Loyd Triestino quitte les côtes égyptiennes. Le cœur de Gilbert se déchire : pour sa famille et pour lui, c’est l’exil. Son père reviendra en Egypte pour y terminer sa vie.

« J’ai toujours eu envie d’écrire et d’aller à Paris. J’y arrive en mai 1968, à 21 ans, en pleine révolte étudiante. J’ai trouvé ça incroyable. Je suis resté ». Le jour, Gilbert est inscrit à l’Ecole normale de musique. Il rêve de devenir concertiste de guitare classique. Il commence à donner des cours de guitare, puis écrit des textes, les met en musique. La nuit, il se produit dans les discothèques de la rive gauche, chères à … Brel, et fait la connaissance de la faune des folles nuits parisiennes. « Pour percer dans ce milieu, il fallait se faire les dents sur un public. J’étais payé avec un lance-pierre, parfois juste avec un repas. C’était vraiment la bohème chantée par Aznavour ». Mais la chance lui sourit : il gagne un concours organisé par la radio Europe 1, qui le fait monter, le temps d’une chanson, sur la célèbre scène de l’Olympia. Puis il commence à écrire pour de grands noms de la chanson française : Claude François et Dalida, qui sont comme lui éloignés de leur Egypte natale, Isabelle Aubret, Marie Laforêt, Jean Marais, Sheila … jusqu’à Elle danse Marie, interprétée par François Valéry, qui se vendra à 500 000 exemplaires. « J’ai eu la chance de ne pas faire de gros succès », dit-il modestement aujourd’hui. « Cela m’a convaincu de me lancer dans l’écriture ». A la mort de Brel, Gilbert Sinoué laisse parler l’émotion qui le submerge : il écrit Ecoute Jacques, un texte qu’il enregistre avec les musiciens fidèles de Jacques Brel, dans sa maison de disques.

A l’âge de 40 ans, Gilbert Cassab devient Gilbert Sinoué, en hommage au roman d’aventures du Finlandais Mika Waltari Sinouhé l’Egyptien, qui retrace les pérégrinations du médecin-espion du pharaon Aménophis IV. Thèbes, Babylone, la Crète et le Minotaure, les luttes religieuses du temps d’Akhenaton … Le parcours du personnage Sinouhé invite à réfléchir sur l’homme, la liberté, le pouvoir, l’amour et le destin. Autant de thèmes abordés dans les écrits de Gilbert Sinoué, plus particulièrement encore dans ses deux derniers succès, Le Souffle du jasmin et Le Cri des pierres, qu’il présente cette semaine au Caire.

Son premier roman, La Pourpre et l’olivier, paraît en 1987. Dès lors, l’auteur est prolifique : Avicenne ou la route d’Ispahan, L’Egyptienne, suivie de La fille du Nil, Le Livre de Saphir (qui obtient le Prix des Libraires en 1996 et se vend à plus de 500 000 exemplaires), L’enfant de Bruges (plus de 400 000 exemplaires), Les Silences de Dieu (Grand Prix de la littérature policière), Le Colonel et l’enfant-roi (retraçant la chute du roi Farouq et l’arrivée au pouvoir de Gamal Abdel-Nasser), Erevan (sur le drame de l’Arménie) … Gilbert Sinoué a signé 21 livres, traduits en 15 langues, dont Des jours et des nuits, qui a été adapté pour la télévision française.

C’est Agnès Debiage, la secrétaire générale de l’Association internationale des librairies francophones, et directrice de la librairie Oum Al-Dounia, place Tahrir, qui a invité Gilbert Sinoué cette semaine au Caire. « Un jour, j’ai reçu un message de remerciement de sa part sur Internet, car un ami lui avait dit que ses livres étaient en bonne place dans notre librairie du Caire. Sa simplicité et sa gentillesse m’ont plu », raconte-t-elle. Quand le Centre national du livre français met en place une subvention pour financer les projets d’animation des librairies francophones à l’étranger, Agnès Debiage pense immédiatement à monter un dossier pour inviter Gilbert Sinoué. Une rencontre qui prend en Egypte tout son sens : jeudi 28 octobre, au Centre Français de Culture et de Coopération (CFCC) de Mounira, Gilbert Sinoué débattra avec Alaa Al-Aswany sur la situation de l’Egypte et du Moyen-Orient aujourd’hui. Un débat d’actualité, à l’image des deux derniers romans de Sinoué : l’histoire de quatre familles, égyptienne, juive, palestinienne et iraqienne, prises dans les tourments de la politique et de la guerre. « Avec Inch’Allah, j’ai voulu comprendre comment on a pu arriver à une telle confrontation entre l’Orient et l’Occident. Dérouler le fil de l’Histoire, pour moi, c’est une façon de démonter le mécanisme des événements. Je ne donne pas dans la politique, mais dans l’humain », affirme l’auteur.

Trois générations de personnages se succèdent dans Le Souffle du jasmin et dans Le Cri des pierres. Petits et grands noms tricotent au fil des pages les mailles serrées de la réalité d’aujourd’hui. « Pour avoir vécu mes dix-sept premières années en Egypte, je retrouve dans les pages de Gilbert Sinoué un univers familier ; j’y rencontre des hommes et des femmes qui auraient pu être de ma parenté, un art de vivre dans lequel j’avais baigné », écrit Georges Moustaki dans Le Nouvel Observateur français, en mai 2010. « Les protagonistes sont parfois des gens obscurs qui tissent dans l’ombre le destin de leur peuple. La rigueur des documents d’époque et la grâce de l’écriture remettent les pendules à l’heure sans pédagogie sentencieuse. Captivant ». De la déclaration de Balfour en 1916 aux attentats contre le World Trade Center en 2001, Gilbert Sinoué questionne les événements du siècle, les positions adoptées par les nations occidentales dans la région, les choix des dirigeants arabes, les tracés des frontières. De belles histoires d’amour achèvent de donner à l’ensemble un air des Cent ans de solitude chers à Gabriel Garcia Marquez. Malgré son départ pour la France il y a de nombreuses années, Gilbert Sinoué n’a pas coupé les ponts avec l’Orient. Il est même de ceux qui en parlent le mieux.

Elodie Laborie

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